librairies spécialisées

LIBRAIRIES SPECIALISEES

 

Se distinguant des librairies générales dont nous, provinciaux de toujours au sens où l’entendait le regretté Pierre Sansot, nous avons traîné nos cartables le plus longtemps possible, entre l’achat de la gomme, de l’équerre et des poèmes de Verlaine dans une édition pour les scolaires, elles furent nos lieux de perdition comme celui du bistrot, du cinéma ou du terrain vague.

Librairies spatialisées serait la dénomination exacte pour celles qui furent nos relais de malle-poste, nos tavernes imaginaires et notre asile de jour avant le prochain départ dans l’espace (et le temps). D’abord celles qui se sont développées en clientèle et en stock d’ouvrages d’importation durant les Seventie’s : City Light Books à San Francisco, Le Minotaure, Brentano’s, L’Atome, Le Palimugre, Le Pont Traversé, Le Terrain Vague, La Joie de Lire, Le Kiosque, Actualités, Les Yeux Fertiles, à Paris. La Proue à Bruxelles, la Robothèque à Nice, Nuits sans nuit à Vence, La Touriale à Marseille et bien d’autres à la durée de vie allant de moins de trois ans à cinquante années d’encouragements à faire voyager les lecteurs en spoutnik, entre les pages de la Révolution surréaliste et celles des Chroniques martiennes, entre les pages de Felix the Cat et celles de Barbarella, entre les pages de Emmène-moi au bout du monde et celles de Jours tranquilles à Clichy.

 

Que d’humeurs variables avons-nous enregistrées chez ces libraires pour lesquels l’espace diminuait au fur et à mesure que les rotatives offset leur envoyaient des colis de nouveautés au rythme des dockers dans les romans de Jack London. Le cinéma, la bande dessinée, la science-fiction, l’érotisme, l’occultisme, la psychiatrie, la contre-culture devenaient un bouillon agité en permanence par les gauchistes hilares pour un embrasement probable (mais pas certain) d’une révolution prochaine, autour des ronds de cigare expédiés de l’autre côté de l’Atlantique par Fidel Castro.

Roger Cornaille, Bernard Gauguain, Marcel Béalu, Valérie Schmidt, Jean Boullet, Jacques Noël, Pierre Scias, Michel Gaudo, Robert Roquemartine et bien d’autres encore ont suscité des vocations et montré la voie pour l’école buissonnière.

 

Écrivains, scénaristes, poètes, illustrateurs ou chansonniers, nous avons suivi ces chemins de traverse, nous perdant cent fois entre les affiches publicitaires pour les Pantomimes lumineuses imaginées par le « théâtre optique » d’un certain Émile Reynaud, un des pionniers du dessin animé. Pour quelques-uns d’entre nous, cette errance entre les ombres et les lumières d’un praxinoscope vieux comme le monde, entre les cris de la jungle et les rires sous le projecteur de films 16mm, entre Vingt-mille lieues sous les mers tout de rouge et d’or sous les écailles subaquatiques et Les Onze Mille Verges tendues vers une galaxie inaccessible, l’esthétique du Bizarre s’est enrichie par l’afflux de chercheurs d’or dans les rivières dangereuses.

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